Un homme de moyen âge,
Et tirant sur le grison,
Jugea qu’il était saison
De songer au mariage.
Il avait du comptant,
Et partant
De quoi choisir ; toutes voulaient lui plaire :
En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;
Bien adresser n’est pas petit affaire.
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :
L’une encore verte, et l’autre un peu bien mûre,
Mais qui réparait par son art
Ce qu’avait détruit la nature.
Ces deux veuves, en badinant,
En riant, en lui faisant fête,
L’allaient quelquefois testonnant,
C’est-à -dire ajustant sa tête.
La vieille, Ã tous moments, de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait,
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
La jeune saccageait les poils blancs à son tour.
Toutes deux firent tant, que notre tête grise
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
" Je vous rends leur dit-il, mille grâces, les belles,
Qui m’avez si bien tondu :
J’ai plus gagné que perdu ;
Car d’hymen point de nouvelles.
Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon
Je vécusse, et non à la mienne.
Il n’est tête chauve qui tienne :
Je vous suis obligé, belles, de la leçon.
L’Homme entre deux âges, et ses deux Maîtresses
Poèmes de Jean de La Fontaine
Citations de Jean de La Fontaine
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dicocitations
17 octobre 2009 Ã 8:20
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
(1) Et tirant sur le grison. Avançant vers l'âge où les cheveux et le poil grisonnent et blanchissent.
(2) Il avoitdu comptant, Il étoit riche en argent comptant. Et partant. Ces sortes de négligences ne sont permises à personne , pas même à La Fontaine.
(3) En quoi notre amoureux, etc. En quoi n'a jamais été synonyme de pourquoi, à cause de quoi; d'ailleurs, il est trop rapproché de de quoi, au vers précédent.
(4) Deux veuves sur son cœur eurent te plus de part, On dit : avoir des droits sur, avoir part à.
(5) Et foutre un peu bien mûre. Bien n'est ici que de remplissage. Bien devant un adjectif, en fait un superlatif. Comment accorder un peu, marquant petite quantité, avec bien mûre, marquant une maturité très-avancée. On lit pourtant dans un écrivain, d'ailleurs correct :
L'estomac fort, mais l'âme un peu bien dure.
(6) Valloient quelquefois festonnant. La Fontaine explique ce mot dans le vers suivant, c'est-à-dire ajustant sa téte. Il est emprunté de Rabelais qui dit, en parlant d'un jeune page «qu'il étoit tant testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, » etc. ( Gargantua, L.I. ch. 15). De même encore au sujet de l'éducation de Gargantua, L. I. ch. 23.
(7) La jeune saccageoit les poils blancs à son tour. Saccageoit, expression hardie, qui peint bien la pétulance avec laquelle cette jeune femme travailloit la tête de son prétendu, comme le soldat vainqueur exerce ses ravages dans une ville prise d'assaut