Le Jardinier et son Seigneur – Jean de La Fontaine 1


Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue.

Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée
Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
" Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
Il est sorcier, je crois. – Sorcier ? je l’en défie,
Repartit le seigneur : fût-il diable, Miraut,

En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. "
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.

" De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
– Monsieur, ils sont à vous. – Vraiment, dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon cœur. "
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,

Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés ;
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.
L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s’anime et se prépare :

Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est étonné.
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu chicorée et poireaux ;

Adieu de quoi mettre au potage.
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance : il s’enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l’on fit à la pauvre haie

Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait : " Ce sont là jeux de prince. "
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.

Le Jardinier et son Seigneur
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



One comment on “Le Jardinier et son Seigneur – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 30, 2009 4:05

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    Cette fable est une scène parfaite pour les caractères et le dialogue. Quel feu ! quelle gaîté ! quelle imitation des mœurs ! Transportez-la au théâtre ;Molière , Dufresny, Régnard auroient voulu l'avoir faite.
    (1) De quoi faire à Margot un bouquet pour sa fête. Margot achève de peindre le lieu de la scène et le personnage. Un bouquet pour sa fête. Image riante et qui mêle agréablement les jeux de l'Amour à ce tableau rustique.
    (2) Goulée est à bouchée, ce que gueule est à bouche, dans le langage populaire et familier.
    (3) Il est sorcier, je crois. Cette expression superstitieuse, mieux encore, le doute qui l'accompagne, n'est-ce pas là le style du village ?
    (4) Fût-il diable. Nos seigneurs d'autrefois ne parloient pas autrement; toujours ce mot à la bouche; et ne doutant de rien. Je vous en déferai. On sait encore combien ce mot leur étoit familier. Bon homme. On n'ignore pas non plus ce qu'étoit un bon homme pour un gentilhomme. Sur ma vie. Ce serment est aussi du bon ton.
    (5) Miraut. La Fontaine a créé des noms pour les Chiens de chasse qu'il a mis en scène. Il n'a pas cru devoir profiter de ceux qu'Ovide et Apollodore auraient pu lui fournir dans le récit de la métamorphose d'Actéon. Sans doute qu'il les trouvoit trop savans, et point assez pittoresques. Celui-ci vient du verbe mirer, terme de chasse.
    (6) Fouiller à l'escarcelle. «Un larron fouillant en la gibecière ou grande escarcelle (bourse) du feu cardinal de Lorraine ». ( H. Etienne, Apologie pour Hérodote, T. II. p. 230. éd. de La Haye, 1737 ):Ce dialogue et tout ce qui suit paroît appartenir au conte plutôt qu'à l'apologue. La fable est le théâtre des enfans : il n'y faut donc rien produire qui ne puisse impunément s'offrir aux regards de cet âge facile, comme la cire , à recevoir toutes les impressions. Mais à part la licence du tableau, quelle abon dance et quelle facilité ! Que tous les- conteurs ainsi que tous les fabulistes sont loin de notre poète! dirons-nous avec M. de la Harpe. Cependant voyez comme il est fidèle à venger les droits sacrés de la morale et de la propriété ! Semblable au divin Homère, à qui personne n'est égal, dit Plutarque, dans l'art de peindre le vice et de le rendre odieux, il lui suffit d'un mot jeté au hasard, pour juger une action et la flétrir. Avec quel art il dissimule la satyre sous l'air de l'ingénuité, dans ce vers: Chiens, Chevaux et Valets, tous gens bien endentés ! Sont-ce là tous gens, ou tous animaux de même espèce ? Comme il sait émouvoir notre sensibilité en faveur de cette malheureuse dupe de Pinnolent protecteur !
    Adieu planches, carreaux , Adieu de quoi mettre au potage. Adieu sur-tout le bouquet de Margot ! Jusqu'à cette pauvre haie qui reçoit une horrible et large plaie s il s'intéresse à tout.
    (7) . . . Car il eût été mal
    Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à chevaL Trait excellent et du meilleur comique.
    (8) Ce sont la jeux de Princes. H. Etienne : « Encore y a-t-il une autre sorte de cruauté, à savoir celle qui s'exerce plus de gayté de cœur que par vengeance, à quoi les grands seigneurs s'adonnent plustost que les hommes de basse condition , dont est venu le proverbe : Ce sont jeux de princes; ils plaisent à ceux qui les font ». ( Apolog. pour Hérodote , T. II. p. 474 .)

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