L’ homme et son image – Jean de La Fontaine 2


POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Un homme qui s’aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il accusait toujours les miroirs d’être faux,

Vivant plus que content dans une erreur profonde.
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentait partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos dames :
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
Miroirs aux poches des galands,

Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.
Mais un canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés :

Il s’y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;
Mais quoi ? le canal est si beau
Qu’il ne le quitte qu’avec peine.

On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
Notre âme, c’est cet homme amoureux de lui-même ;

Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
Et quant au canal, c’est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.

L’ homme et son image
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “L’ homme et son image – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 7:58

    La Fontaine semble avoir créé cette allégorie à partir du mythe de Narcisse (Ovide, Métamorphoses, III). Ici, son Narcisse se croit le plus beau du monde (c'est notre complaisance envers nous-mêmes) mais il trouve son image laide dans les miroirs, c'est pourquoi il les fuit (nous refusons de nous reconnaître) Le "canal", c'est le livre des Maximes.

    Voici ce qu'en dit La Harpe dans son éloge de La Fontaine :

    "Quoi de plus ingénieusement imaginé pour louer un livre d'une moralité piquante, qui plaît à ceux même qu'il censure, que de le comparer au cristal d'une eau transparente, où l'homme vain qui craint tous les miroirs parce qu'il n'en a jamais trouvé d'assez flatteur, aperçoit malgré lui ces traits dont il veut en vain s'éloigner, et vers laquelle il revient toujours ? Peut-on louer avec plus d'esprit ?"

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:12

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (2) Ces conseillers muets. Point de métaphore ni plus ingénieuse , ni plus juste, pour exprimer un miroir que l'on consulte au besoin, et qui semble parler aux yeux du spectateur.
    (3) Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands, Miroirs, etc. On sent combien cette répétition a de gracè. Elle semble multiplier les fâcheux miroirs, sous l'œil du lecteur, comme sous celui du héros de notre- apologne. On diroit que le poète s'est entendu avec tous les porteurs de miroirs, pour reproduire sans cesse au-devant de son Narcisse l'instrument de son supplice. Plutarque desiroit que dans le moment ou il se permettroit un accès de colère, un esclave intelligent lui présentât un miroir; rien, ajoute-il, n'étant plus propre à inspirer de l'horreur pour cette passion, que de se voir dans un état d'altération si contraire à larmature. ( Moyens de réprimer la Colère ,T. VI. de la trad. de l'abbé Ricard, p.103).
    (4) Que fait notre narcisse. On appelle Narcisse tout- homme entêté de sa beauté réelle ou chimérique, par allusion à ce que la fable raconte d'un beau jeune homme de ce nom, qui devint si follement amoureux de lui-mêne, qu'il en perdit la vie.
    (5) Et quant au canal, c'est celui
    Que chacun sait, le livre des Maximes.«Veut-on un exemple d'un éloge singulièrement délicat et de l'allégorie la plus heureuse ? Lisez cette fable : Quoi de plus ingénieusement imaginé pour louer un livre d'une morale piquante, qui plaît à ceux même qu'elle censure, que de le comparer au crystal d'une eau transparente où, l'homme vain qui craint tous les miroirs, parce qu'il n'en a jamais trouvé d'assez flatteur, apperçoir malgré lui ses traits, dont il veut en vain s'éloigner, et vers laquelle il revient toujours ? Peut-on louer avec plus d'esprit»? M. de la Harpe ( Eloge de la Fontaine). M. de Champfort est moins indulgent ou moins juste ;
    il trouve l'idée du poète, bizarre , et l'invention médiocre.

Leave a Reply