Le Corbeau et le Renard – Jean de La Fontaine 3


Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Le Corbeau et le Renard
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



3 thoughts on “Le Corbeau et le Renard – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 7:40

    La traduction latine de la fable d'Esope avait été donnée par Névelet (1610). Le corbeau tenait un morceau de viande dans son bec, La phrase finale dit "Cette fable s'applique aux imbéciles".

    La fable latine de Phèdre avait été traduite par Sacy éd. 1647. Le corbeau tenait un fromage. Ceux qui se plaisent aux éloges trompeurs en sont punis honteusement par un repentir tardif.. Un corbeau, ayant pris un fromage sur une fenêtre se posa, pour le manger, au haut d'un arbre. Un renard l'aperçut et lui dit:
    – Quel n'est pas l'éclat de ton plumage, ô Corbeau ! Quelle grâce est répandue sur ta personne et ton visage ! Si tu avais de la voix, nul oiseau te serait supérieur.
    L'autre sot, voulant montrer sa voix, lâcha le fromage. Leste, le rusé renard s'en saisit de ses dents avides. Alors le corbeau dupé gémit de sa stupidité.

    Ceci montre combien l'intelligence a de valeur. Toujours, même sur le courage, prévaut la sagesse. (Phèdre)

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:59

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (1) Maître Corbeau. Rabelais avoit transporté ces expressions «la barreau dans son style familier; La Fontaine n'a fait que l'étendre à ses nouveaux personnages. L'application qu'il en fait en relève l'importance ; elle semble agrandir le théâtre, et appelle la. curio sité sur les acteurs. Voilà les deux maîtres, voleurs en présence ; on s'attend à voir des tours de maîtres Gonins, maîtres Courbes.
    (2) Sur un arbre perché. J. J. Rousseau veut exclure l'apologne de l'éducation des enfans. C'est par cette fable qu'il prétend justifier sa sévérité contre tout le genre ; pas une, selon lui, qui ne soit au-dessus de la portée du jeune âge. Qu'est-ce, dit-il, qu'un arbre. perché ! La Fontaine ne parle pas ainsi. Il dit : sur un arbre perché. «Oui; mais pour faire entendre l'inversion, il faut exposer ce que c'est que prose et qne vers. » Sans doute il a fallu commen cer par-là ; mais votre Emile sait lire peut-être. En est-il encore à ses premiers élémens ? ou vaudroit-il moins que le sauvage et l'homme de l'enfance du monde, pour qui la poésie ne fut point un langage inconnu ?
    (3) Par l'odeur alléché. Attiré, comme bien des animaux le sont par l'odeur ou par la vue du lait. L'image s'en retrouve dans l'étymologie latine du mot allécher, allicere , que l'on auroit dû conserver dans la prose comme dans les vers. Pourquoi supposer , avec J. J. , que le Renard vienne de loin ? La scène se passe dans un bois ; le Renard ne peut-il avoir son terrier près de l'arbre où le Corbeau se trouve perché ?
    (4) Lui tint à-peu-près ceLangage. Ne croiroit-on pas que La Fontaine a été témoin de l'aventure, qu'il a entendu la conversation, et qne son exactitude portée jusqu'au scrupule , ne craint que de ne pas rapporter avec assez de fidélité les paroles du Renard?
    (5) Eh ! bonjour. Le ton familier suppose une connoissance déjà faite, par conséquent dispense des préliminaires. Monsieur du Corbeau., Votre Emile sait bien que la fable est le tableau de la société ; donc, qu'elle en doit retracer le langage. Du Corbeau si
    titre d'honneur, bien mieux dans le style de la fable, que la simple appellation de monsieur le Corbeau. Tout flatteur a l'abord si respectueux.
    (6) Que vous êtes joli! que vous me semblez beau ! J.J. Rousseau citoit probablement de mémoire; il a écrit: que vous êtes charmant, que vous me semblez beau ! Et il s'écrie: cheville, re dondance inutile! La Fontaine entendoit mienx l'art des gradation ; il a dit : que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Ces ex pressions ne sont point synonymes. Ce qui est joli plaît au premier apperçu ; ce qui est beau attache ; le joli commence la séduction, le beau l'achève et la fixe. Le Corbeau réunit et ce que l'on aime et ce que l'on admire. Cette exagération n'est pas perdue pour l'élève; il fait d'avance des vœux contre le stupide animal qui se laisse ainsi cajoler.
    (7) Sans mentir."il ment toutefois en protestant de sa sincérité." Eh! n'est-ce pas-là le ton des sociétés ? Fait pour vivre avec les hommes, que votre élève apprenne de bonne heure à s'en défier et à ne pas croire légèrement à leurs paroles.

  3. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:59

    (8) … Si votre ramage
    Se rapporte à votre plumage. Ce qu'il y a de plus perfide dans la flatterie, c'est l'art avec lequel elle sait intéresser l'amour-propre, non seulement dans les éloges qu'elle lui prodigue, mais dans les soupçons qu'elle laisse tomber sur les perfections; comment alors résister à cette espèce de défi? Il faut bien venger sa réputation, et montrer que la beauté de la voix se rapporte a celle du plumage.
    (9) Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. Emile demande ce que c'est que le Phénix. Je lui réponds que les poètes nous parlent d'un oiseau d'une admirable beauté, unique dans son espèce. Je pourrai même lui citer la magnifique description que Claudien en a faite ; une autre fois je lui dirai ce qu'il doit penser de ces fictions. Emile va conclure avec le Corbeau de la fable , qu'il est un oiseau admirable et sans pareil. C'est notre ancienne comédie qui avoit transmis à La Fontaine ainsi qu'à Despréaux ; cette similitude : « Celle que je vous ai promise est le phénix des servantes, » dit-on, dans la farce de Gros Guillaume. ( Anecd. Dram. T. I.p. 34o). Des hôtes de ces bois. Figure brillante souvent imitée depuis La Fontaine.
    (10) A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie. II faut, nous dit-on, des passions déjà bien vives pour avoir éprouvé que l'excès de la joie en détruit le sentiment. Mais Emile est-il condamné à ne connoître que ce dont il aura fait, une expérience personnelle ?
    (11) Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie . Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert, j'entends tomber le fromage à travers les branches. J. J Rousseau.
    (12) Le Renard s'en saisit, et dit: mon bon monsieur, Apprenez que tout flatteur. Voila l'orgueilleuse crédulité du Corbeau punie d'abord par la perte de son butin , ensuite par l'insulte. Plus l'ironie est amère, plus la correction est profitable. — Remarquez, en passant, que monsieur rime mal avec flatteur, à cause de la différence de pro nonciation.
    (13) Vit aux dépens de celui qui l'écoute. « Jamais, dit J. J. Rousseau, enfant de dix ans n'entendit ce vers-là. » Je sup pose la chose vraie. Pour aider son intelligence, je mets à côté du vers de La Fontaine ce passage d'un autre fabuliste en parlant
    du singe :
    Il fait rire les gens ,
    Se moque d'eux en face et vit à leurs dépens.
    (Fablier Franç. L. XI fab. 17 ).
    Eh bien ! mon jeune élève, est-il vrai que vous n'entendiez pas?
    (14) Cette leçon vaut bien , etc. La morale est excellente ; si la plaisanterie est cruelle, elle est aussi bien méritée. Ce qu'il y a de très-adroit, de vraiment comique, c'est que la leçon faite au Corbeau dupé, lui vienne du Renard qui le dupe. — Le fabuliste allemand, Lessing, fait enlever par le Corbeau un morceau de chair empoisonnée, et le Renard trouve dans son vol même le châtiment de son vol . Richer donne au Corbeau sa revanche sur le Renard. L'exemple gagne jusqu'au poète , qui vole sans façon à La Fontaine plusieurs des traits de sa jolie fable.

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