Le Meunier, son Fils, et l’Ane – Jean de La Fontaine 2


L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce ;

Mais ce champ ne se peut tellement
Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes ;
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.

Je t’en veux dire un trait assez bien inventé :
Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : " Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :
Dois-je dans la province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la cour ?

Tout le monde est mêlé d’amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes :
Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter. "
Malherbe là-dessus : " Contenter tout le monde !

Écoutez ce récit avant que je réponde.

J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son fils,
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre,
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !
Le premier qui les vit de rire s’éclata :
“ Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?

Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense. ”
Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L’âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
Se plaint en son patois. Le meunier n’en a cure ;

Il fait monter son fils, il suit, et d’aventure
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
“ Oh là oh, descendez, que l’on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !

C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
– Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. ”
L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l’une dit : “ C’est grand honte
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,

Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.
– Il n’est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez. ”
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,

L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L’un dit : “ Ces gens sont fous !
Le baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.

Hé quoi ? charger ainsi cette pauvre bourrique !
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
– Parbleu ! dit le Meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. ” Ils descendent tous deux.
L’âne se prélassant marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : “ Est-ce la mode

Que baudet aille à l’aise, et meunier s’incommode ?
Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne.
Nicolas, au rebours ; car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de baudets ! ” Le meunier repartit :
“ Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,

Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,
J’en veux faire à ma tête. ” Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en province ;

Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les gens en parleront, n’en doutez nullement. "

Le Meunier, son Fils, et l’Ane
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “Le Meunier, son Fils, et l’Ane – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 8:19

    Ce dernier lui a donné l'idée de l'âne attaché comme un lustre à un pieu par une corde nouée autour de ses pieds. La Fontaine n'a pas repris une fin suggérée par Verdizzoti (fable 1): se débarrasser de l'âne en le précipitant dans la rivière.

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:35

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (1) A M. de Maucroix, François de Maucroix, chanoine de Rheims, avoit paru d'abord se consacrer à la profession d'avocat qu'il exerça jusqu'à l'âge de 3o.ans. On voulut alors l'engager à se marier : sur quoi il fit sa fameuse épigramme contre le mariage, sans contredit le meilleur de ses ouvrages. Fidèle au principe qui la lui avoit dîctée, au moment où l'on s'y attendoit le moins, il prit le parti de l'église. Ses amis en murmurèrent : ils le voyoient à regret quitter Paris ; et ce fut à ce sujet que La Fontaine lui adressa cette fable. Nous avons de Maucroix un recueil de vers et de prose, et des traductions parmi lesquelles il faut distinguer la lettre de Bru tus à Cicéron.
    (2) L'invention des arts étant un droit d'aînesse. C'est-à-dire, l'invention des arts étant due à des peuples venus avant nous, par conséquent les aînés dans cette vaste famille, qui se compose de tous les hommes de lettres de tous les âges.
    (3) Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce. Affirmons, parce que nous l'avons démontré dans notre Histoire universelle de l'Apologue, que l'apologue fleurissoit bien long-temps avant d'être connu des Grecs.
    (4) Autrefois à Racan, Malherbe l'a conté. «A son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, il consulta Malherbe sur le genre de vie qu'il devoit choisir. Malherbe, au lieu de lui répondre directement là-dessus, lui raconta cet ingé nicux conte du Pogge, dont La Fontaine a fait une de ses plus jolies fables, intitulée : Le Meunier, etc. (D' 01ivet, Hist. de l'Académ. fr. p. 127. éd. de Paris, 1730.)—Racan est célèbre par ses Bergeries ou Poésies pastorales. Boileau en fait souvent l'éloge : tout le monde sait les vers où ce poète parle de lui avec tant d'estime. Citons ici le témoignage que lui rend M. de Maucroix, dans une lettre où il le compare avec Malherbe. « Malherbe, dit-il, croit de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c'étoit le sentiment de notre cher ami Patru, que la nature ne l'avoit pas fait grand poète ; mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail… Racan avoit plus de génie que lui ; mais il est plus négligé, et songe trop à le copier : il excèle sur-tout, à mon avis, à dire les petites choses ; et c'est en quoi il ressemble plus aux anciens, que j'admire sur-tout par cet endroit »• ( Lettre de Maucroix à Boileau, dans les œuvres de ce dernier , T. IV. p. 170.) Racan avoit laissé des mémoires pour la vie de son illustre ami. Ce sont ceux-qui ont servi à Ménage pour son édition des Œuvres de Malherbe, ainsi qu'à la belle édition de 1757, ( I vol. in-8°. Paris, Barbou.)
    (5) Pensers au lieU de pensées. Ce mot, très-fréquent dans les anciens auteurs, n'a vieilli que depuis Louis XIV. On le retrouve encore dans Bossuet, à qui il présentoit quelque chose de bien plus vaste que la simple pensée.

Leave a Reply