Le Cygne et le Cuisinier – Jean de La Fontaine 1


Dans une ménagerie
De volatiles remplie
Vivaient le cygne et l’oison :
Celui-là destiné pour les regards du maître ;
Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être
Commensal du jardin ; l’autre de la maison.
Des fossés du château faisant leurs galeries,
Tantôt on les eût vus côte à côte nager,
Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
Un jour le cuisinier, ayant trop bu d’un coup,
Prit pour oison le cygne ; et le tenant au cou,
Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.
L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris,
Et vit bien qu’il s’était mépris.
" Quoi ? je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !
Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s’en sert si bien ! "
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe
Le doux parler ne nuit de rien.

Le Cygne et le Cuisinier
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



One comment on “Le Cygne et le Cuisinier – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:31

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (1) Tantôt on les eût vus côte à côte nager, Tantôt courir sur l'onde,et tantôt se plonger, Sans pouvoir satisfaire, à leurs vaines envies. Traduction aussi élégante que fidelle de ces vers des Georgiques :
    Nunc caput objectare fretis, nunc currere in undas , Et studio incassum videas gestire lavandi.
    (2) Un tel chanteur. La tradition qui accorde au Cygne la fa culté de chanter agréablement, a pour antorité tous les poètes anciens. Platon , dans sou Phédon, enchérit encore sur l'erreur des poètes. Selon eux, seul entre tous les êtres qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantoit au moment de son agonie, dit M. de Buffon, et préludoit par des sons harmonieux à son dernier soupir. «C'était, disoient-ils , près d'expirer, et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le Cygne rendoit ces accens si doux et si touchans, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure d'une voix basse, plaintive et lugubre, for moient son chant funèbre. » Cette opinion a trouvé des contradicteurs , même dans l'antiquité. Alexandre le Myndien la traite de fabuleuse (Liv. IX des Dipnosophistes d' Athénée). Pline, le naturaliste, la combat par des expériences qui la démentent (L.X. ch. 23.), Lucien, par ses plaisanteries accoutumées, plusieurs modernes , par des explications forcées. Mais, comme si la nature se jouoit à mettre en défaut les hommes avec leur expérience , d'autres témoignages tout aussi authentiques, et dont la preuve est encore sous nos yeux, réhabilitent le Cygne dans son antique réputation. Voisins le fils affirmoit que , dans les mers du Nord , on voyoit des Cygnes à voix mélodieuse, et qu'il se présentoit souvent dans la Suède de ces aimables musiciens. De nos jours, M. l'abbé d'Arnaud soumettoit les chants de cet Oiseau à des mesures cadencées savamment ; et tout Paris put aller voir à Chantilly des Cygnes chanteurs, auxquels la magie du lieu sembloit donner en quelque sorte un caractère d'enchantement.
    (3) Qui nous suivent en croupe. C'est le mot d'Horace : Post equitem sedet atra cura, si heureusement traduit par Boileau :
    Le chagrin monte en croupe, et galoppe avec lui.

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