Le Loup devenu Berger – Jean de La Fontaine 2


Un loup, qui commençait d’avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard,
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton,

Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
" C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. "

Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,

Dormait alors profondément ;
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette :
La plupart des brebis dormaient pareillement.
L’hypocrite les laissa faire ;
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,
Il voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu’il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les brebis, le chien, le garçon.
Le pauvre loup, dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent
prendre
Quiconque est loup agisse en loup :
C’est le plus certain de beaucoup.

Le Loup devenu Berger
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “Le Loup devenu Berger – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:44

    Dans Abstemius, le Loup prend la peau d'une Brebis , et ravage le troupeau. Le Berger ayant reconnu la fraude, saisit le voleur, le tue, et le pend à un arbre avec son déguisement. Un passant survient, qui s'étonne de voir une Brebis pendue ! Le Berger répond: c'etoit bien la peau d'une Brebis; mais au-dessous étoit la rapacité du Loup.
    (1) Crut qu'il falloit s'aider de la peau du Renard. On dit proverbialement coudre la peau du Renard à celle du Loup, pour dire, user de ruse». ( Dict. de l'Acad. franç, au mot Lion.)
    (2) II s'habille en Berger. Phèdre s'en fût tenu là : la méta morphose opérée, il alloit au dénouement. Ce n'est point assez pour, le peintre de la nature ; il décrit pièce par pièce la toilette de l'imposteur : plus il met d'étude à son déguisement, plus il attache la curiosité du spectateur. Ailleurs il décrit en ces termes le costume du Berger:
    Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
    Et je pense aussi sa musette.(Lit. X. fab. 10.)
    (3) Il auroit volontiers écrit sur son chapeau, etc. Au lieu d'un Berger, en voilà deux: quel sera le véritable? De peur que l'on ne s'y méprenne, il auroit volontiers écrit sur son chapeau, pour servir de signe de ralliement, comme Henri IV montroit son panache blanc pour guide au champ de l'honneur. Que d'esprit ! que de naïveté ! que de grâces ?
    (4) Sa personne étant ainsi faite. Personne, au lieu de personnage, du latiny persona, masque, costume de théâtre. Les Espagnols disent de même, hacer de persona.
    (5) Et ses pieds de devant posés sur sa houlette. C'est l'image de la nature : Teniers, Vernet n'ont pas su mieux la peindre.
    (6) Guillot le Sycophante approche doucement;
    Cuillot, le vrai Guillot. Il a si bien pris le costume du Berger, qu'on le prendroit poux lui-même ; c'est Mercure sous le masque de Sosie. Sycophante , trompeur. L'etymologie de ce mot est grecque; sa traduction, montreur de figues. En voici la raison : Anciennement on mettoit des gardes aux jardins , pour empêcher les voleurs de figues. Sycophante signifie celui qui décèle un larron de figues ; mais comme il falloit user d'adresse pour voler sans être découvert, le dénonciateur passoit aisément pour calomniateur ou trompeur. Mélanchton, Ménage, etc. ( Voyez Nuits Parisiennes , T. I. p. 13.)
    (7) Dormait alors profondément.
    Son chien dormoit aussi, comme aussi sa musette, «Ce dernier hémistiche est d'une grace charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression, devient simple et naturel préparé par le sommeil du Berger et du chien ». Champfort. Racine, dans Iphigénie :
    Mais tout dort; et l'armée, et le Vents et Neptune.
    AgaMemnon est trop Violemment agité , pour avoir le temps de décrire ; un seul mot lui suffit pour peindre le calme funeste qui enchaîne sa flotte. Mais La Fontaine n'a rien qui le gène. Pour peindre la sécurité profonde du troupeau, il va tout détailler. Le Berger dort, les Brebis dorment. Quoi ! son chien lui-même? Oui, le chien dort aussi; tout, jusqu'à la musette.

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:44

    (8) Quiconque est Loup, agisse en Loup. La Mothe a eu raison de blâmer cette morale. Est-ce qu'il sera permis d'être Loup, quand on pourra s'aider de la peau du Renard, où se déguiser sous celle du Berger ? Bon pour les Loups ; mais pour les Brebis, mais pour le troupeau ? Il est vrai que cette morale trouve son correctif au dénouement. Ainsi Euripide, blâmé d'avoir donné à son Ixion trop de scélératesse et d'impiété, repondoit : Je ne l'ai laissé sortir de la scène, qu'après l'avoir attaché à la roue. Mais observez qu'ici le châtiment tombe non pas sur la violence, mais sur la mal-adresse: tout alloit bien, si le faux Guillot n'eût parlé.

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