Le Loup et le Chien – Jean de La Fontaine 4


Un loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,

Sir loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu’il admire.
" Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "

Le loup reprit : " Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :

Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du chien pelé.
" Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
– Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.

Le Loup et le Chien
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



4 thoughts on “Le Loup et le Chien – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:04

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    (1) Tant les Chiens fasaient bonne garde. Le poète se hâte de commencer son récit : voilà pourquoi la connexion des idées n'est qu'indiquée, Le Loup vit de sa chasse j il est condamné à faire maigre chère quand le gibier dont il fait sa proie est bien défendu.
    (2) Poli,comme on dit : luisant de graise. Emprunté de l'ancien langage. Le poète Villon avait dit :
    Corps féminin qui tant es tendre,
    Poli , souef (suave), et gracieux. Qui s'était fourvoyé ( égaré ) ; on disait autrefois forvoyer, être hors de son chemin. Jean, de Meun dans le Roman de la Rose:
    Sous les arbres sans forvoyer. ( Vers 1297. )
    L'observation du poète n'a rien d'oiseux; la rencontre du Chien. en liberté, ne contredit point son état habituel d'esclavage; il n'est libre que par hasard, par contre-bande.
    (3) Peu de traits de ce joli tableau qui n'aient été dérobés par quelque moderne. M. l'abbé Aubert parlant d'un brochet: Celui-ci n'était pas de taille A se laisser avaler aisément. ( Liv. VI. fab. 19 )
    (4) Ce Loup rencontre , etc. Tout ce récit est admirable. Chien, et loups sont ennemis par instinct ; ils ne se rencontrent pas sans en venir aux prises. Mais ici la partie n'était pas égale, le Loup la bien senti; il tient conseil en lui-même; en conséquence du plan arrêté ; Le Loup donc l'aborde ; c'est au plus faible à faire les avances. Son air humble désarme son ennemi, il s'insinue dans son esprit par des compliments , amorce à laquelle on résiste peu, mais de ces compliments qui naissent d'eux-mêmes de l'admiration. La Fontaine est le premier qui ait su transporter ainsi dans la fable, la peinture des mœurs et de la société. C'est le Molière de l'apologue.
    (5) La réponse du Chien laisse percer jusque dans sa simplicité et son apparente bonhomie, nn certain air de protection qui se teconnoît à son langage familier, à ses conseils pressans, à l'accumulation des termes méprisans dont il qualifie la condition dn Loup.' Vos pareils est bien plus délicat que si l'application étoit directe: Cancres , malheureux à qui rien ne réussit, qui semblent, comme l'écrevisse , reculer au lien d'avancer : cet homme est un gueux , un pauvre cancre (Wailly, Trévoux , etc. ) Heres , même sens, On écrivait autrefois haire; sur une ancienne inscriptipn rapportée par l'abbé Massieu ( Hist de la Poésie franc, p.3o2. ) , on lisait:
    Haires, cagots, caffards, etc.
    Ce mot vient sans doute de l'allemand herr, qui l'avait emprunté du latin herus, pauvre seigneur. Er ist nicht weitherr, il ne vaut pas grand-chose ( proverbe allemand ). Depuis il est devenu commun :
    Un pauvre hère et son grison
    Avaient à jeun fait longue route. Rich. Martelli, Liv. II. fab. II.
    Un autre fabuliste retranche l'épithète :
    Sommes-nous pas égaux ?
    — On étrangle le hère, Le Jeune. ( Liv. IV. fab. 7. ) Point de franche lippée, etc. Ce que les lèvres (Lipp, vieux mot saxon et français ) peuvent saisir. Franc, exempt de combat , sans obliger de tirer l'épée; voilà comme l'expliquent Ménage, les auteurs de Trévoux, l'éditeur de Régnier. « Le roi d'Angleterre emportait toujours quelque lippée pour sa part. » ( Sat, ménippée, T. I. pag. 160.) Ces mots surannés ou étrangers servent bien l'illusion de l'apologue, en paraissant reporter à des époques reculées l'action qu'il met sous nos yeux.

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:04

    (6) Le Loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse. Quelle est l'ame tendre qui n'ait connu ces douces émotions dont l'ame se pénètre au seul rêve du bonheur, et qui, comme une vapeur légère, baigne les yeux de larmes délicieuses ? Il est très-plaisant de prêter ces effusions de sensibilité à un animal tel que le Loup. — Florian a imité cette pensée dans sa fable du Vieux Arbre et du Jardinier. L. II. fab. 3. (7) Qu'est-ce là, etc. Remarquez encore la précision et le naturel de ce dialogue traduit de Phèdre.
    (8) Le collier dont je suis attaché. J'ai entendu blâmer cette construction. On peut la justifier par l'ellipse, comme s'il y avait : le collier dont on se sert pour m'attacher.
    (9) De ce que vous voyez est peut-être la cause.— De ce que vous voyez, il a peur de prononcer le mot. Peut-être, il n'en est pas bien sûr ; tant il en est honteux,
    (10) Et ne voudrais pas même a ce prix un trésor. «Un Loup n'a que faire de trésor. » ( Champfort. ) Pourquoi non ? Phèdre lui fait bien refuser un royaume.
    (11) S'enfuit et court encor. Hyperbole pleine de gaîté, de-venue proverbe. Puis il s'enfuit et court encor, Sans tourner la tête eu arrière, a dit M. Dardenne (Liv. I. fab. 5o. ). Le second vers est de trop. Ce même M. Dardenne, qui a tant de choses à se faire pardonner, reproche à notre apologue d'être trop long, et il le compare avec le quatrain de Benserade, vraiment admirable ici pour son laconisme. Que faut-il en conclure ? que la miniature de Benserade est un chef-d'œuvre de précision , et que le tableau peint par La Fontaine, est un chef-d'œuvre de gaîté, de goût et de naturel. Le poète n'a point expliqué le sens moral de sa fable ; il n'en avait pas besoin. Les autres fabulistes ne sont pas aussi discrets, ils font en termes pompeux l'éloge de la liberté.
    Sans elle rien n'est doux, l'esclave l'apprécie
    Au poids dont le malade estime la santé,
    a dit un des plus heureux imitateurs de La Fontaine. Gay , dans son bel apologue du Conseil des Chevaux, si bien traduit par Rivery, oppose à cette douce amorce les leçons de la raison, de l'expérience et de la nécessite. Nous conclurons avec Favart : fable du Serein et du Moineau, dans son opéra comique le Prix de Cytèré:
    Qu'une liberté vagabonde
    Vaut beaucoup moins, tout bien compté ,
    Qu'une douce captivité.

  3. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:04

    Le Chien et le Loup.- Combien la liberté est douce, c'est ce que je vais dire en peu de mots. Un chien bien nourri se trouva par hasard sur le chemin d'un loup d'une maigreur extrême. Ils se saluent et s'arrêtent.
    – D'où te vient, dis-moi, ce poil brillant ?
    – Que manges-tu pour avoir un tel embonpoint ? Moi qui suis bien plus fort que toi, je meurs de faim.
    Le chien, franchement, répond :
    – Cette condition t'appartient si tu peux rendre au maître les mêmes services que moi.
    – Lesquels ? dit l'autre.
    – Garder la porte, défendre, même la nuit, la maison contre les voleurs.—Eh bien, je suis prêt. Maintenant j'ai à supporter la neige, les pluies violentes ; dans les forêts je traîne une vie rude. Combien il me serait plus facile de vivre sous un toit et sans rien faire, de me rassasier largement
    – Alors, viens avec moi.
    Chemin faisant, le loup voit le cou du chien que la chaîne avait pelé.
    – D'où vient cela, ami?
    – Ce n'est rien.
    – Mais encore, dis !
    – Comme on me trouve un peu vif, on m'attache de jour, pour que je dorme le matin et que je veille, la nuit venue. Vers le soir on me délie et je puis errer où bon il e semble. Sans que je demande, on m'apporte du pain ; le maître me donne des os de sa table ; ses gens me jettent des morceaux et du ragoût quand personne n'en veut plus.. Ainsi sans rien faire, je remplis mon ventre.
    – Bien, mais si tu veux t'en aller quelque part, le peux-tu ?
    – Pas tout à fait.
    – Alors, jouis de ce sort si vanté, Ô chien. Je ne voudrais pas d'un royaume, s'il doit m'en coûter la liberté. La Génisse la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion: Le lion, l'âne et le renard (Esope) La vache, la chèvre, la brebis et le lion:(Phèdre L.I-F.5)

    En voici le début dans lequel est exprimée la moralité.L'alliance avec un plus puissant n'est jamais fermement assurée. Cette fable prouve cette maxime.

  4. Reply cochonfucius Nov 12, 2013 2:24

    Un Chou mijotait dans un pot,
    Il avait chaud (que Dieu le garde) ;
    Lui, des légumes le plus beau,
    Vit un lacet qui, par mégarde,
    Avait été dans le potage mis.

    « Allons, dit le légume, allons donc, mon ami,
    Vous aurait-on tiré d’un bocal de vinaigre ?
    Que faites-vous ici, vous êtes bien trop maigre. »

    « Aussi, répond le lien, en sortirai-je libre .
    Ce qui n’est point le cas d’un gars de ton calibre. »

    Si tu veux à ma fable une moralité :
    Mieux vaut, parfois, être un inadapté.

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