J’ai, dès l’enfance, avec un oeil audacieux,
Logé mon âme dans la nue;
Le sol brillant m’était moins proche que les cieux
Où jubilait ma bienvenue.
Je croyais au vivace et radieux retour
De ma tendresse dépensée:
Confiance, désir, bondissements, pensée,
Vous heurtiez un distrait séjour !
Lentement, en souffrant, je prenais l’habitude
Que désormais fût démêlé
Cet univers secret d’avec mon amplitude;
J’aimais mon royaume isolé.
- Amour, pourquoi crois-tu pouvoir nie consoler
Des obstacles que rien n’élude ?
Toi dont l’ardeur, autant que l’espace étoilé,
Contribue à ma solitude !
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
C’est d’une adresse humble et savante
De t’avoir aimé de la sorte,
Car, par mon coeur qui se transporte
En ta force heureuse et mouvante,
Je ne vis plus d’être vivante,
Et ne mourrai pas d’être morte !
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Tu ne peux rien pour moi, puisque je t’aime,
Un tel amour rend l’autre démuni.
Garde ta force et ta tendresse même,
Sache être pauvre auprès de l’infini.
Je vois souvent ta peine sérieuse
Et la bonté de tes beaux yeux pensants,
Mais que me fait ton coeur reconnaissant ?
La gratitude est plus mystérieuse !
Elle est en moi à cause que tu es,
Non point toi seul, mais divers, ample, étrange;
Reste indolent, oublieux, imparfait,
Je porte en moi le soleil qui te change…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Tu m’as quittée; adieu, je pense à toi.
- Dans l’air du soir une horloge qui sonne ! –
Calme du ciel, douceur de ta personne,
Dans ta maison ta persistante voix !
Ta voix toujours, encor, loin de ma vie
À qui pourtant tout de ton être est dû;
Quelle que soit mon inlassable envie,
Ton corps, ce soir, est pour mes yeux perdu.
- Jamais mon coeur ne peut en ta présence
Te dénombrer les baumes qu’il contient;
Peut-être as-tu la juste connaissance
Que rien ne m’est qui ne soit d’abord tien.
C’est une étrange et formelle habitude
Que nous avons de ne rien confronter
De ton royaume et de ma servitude,
De ton silence et du mien à côté.
Une subtile et perspicace crainte
Nous fait chercher de délicats détours:
Quand notre amour veut exprimer l’amour,
Notre franchise est faite de nos feintes.
Ce pur silence, ample et de noble aloi,
Nous a toujours tout appris, sans offense.
Tacitement nous devinons nos lois,
Et notre énigme est notre confidence…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Azuré, faible, blessé
Par le couteau de l’automne,
L’été se meurt, affaissé
Dans l’éther qui l’abandonne.
C’est un jour étroit. – Refus
D’opulence et de bien-être !
- Mon amour, toi qui ne fus
Que tel que tu pouvais être,
Sans rien au delà de toi,
Sans effort contre toi-même,
Sans ce frémissant émoi
Dont s’accroît celui qui aime,
Ce beau soir intelligent,
Aux couleurs nettes et ternes,
Ressemble à ton coeur d’argent !
Qui n’a ni chaleur ni cerne.
- C’est un beau morceau pensant
D’azur glacial et juste;
Mais pour ce sang bondissant,
Pour ce coeur vraiment auguste,
Mais pour cet esprit royal
Qui, disposant du mystère,
Avait dans ton poing frugal
le sceptre de la terre,
Était-ce vraiment assez,
Vraiment la comble mesure
De ma bachique blessure,
Ce pauvre amour que tu sais ?
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Le secret est plus évident
Que ce qui s’affirme et s’éploie;
Le sourire errant sur les dents
Est plus exultant que la joie.
- Clairvoyance pleine d’égards
Dont on couve une âme pâmée !
C’est quand ta paupière est fermée
Que je possède ton regard…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Les coeurs purs et spirituels
Ne possèdent qu’un froid arôme
Dont le fragile et faible baume
N’est ni divin ni sensuel.
Mais dans sa force qui réclame,
Dans son miracle de chaleur,
De raison, de fièvre, de pleurs,
Le corps seul témoigne pour l’âme…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Automne pluvieux, mélancolique automne,
Remets cet ami dans mes bras !
Que m’importent ton eau, tes râles monotones,
Ton dépit, ton sombre embarras,
Si, dédaignant soudain tes humides rafales,
Je retrouve le tiède été
Près d’un corps chaleureux, et que mon front s’installe
Dans la douceur de son côté !
- Grâce d’un calme flot épandu dans une anse
Qui le limite et le détient !
Partage, ô mon amour, le délassant silence
De mon être réduit au tien…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Royalement, – peut-être en vain, –
Car, hélas! à l’heure qu’il est
J’ignore encor ce qui te plait,
Je t’ai fait des cadeaux divins !
Sans que tu puisses t’en douter,
Et comme un jardin pour les dieux,
Mon coeur te situe au milieu
De tous mes immortels étés.
Et cependant que sous ton toit
Tu ne rêves peut-être à rien,
Je vois d’un oeil aérien
Ce grand ciel que j’ai mis sur toi…
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Quand je suis ivre de tourment,
Gisant malade au fond du gouffre,
Je ne me meurs pas faiblement,
C’est par ma force que je souffre.
Par tant de force, et par l’essai
De calmer l’âme belliqueuse !
Qui peut comprendre cet excès ?
La douleur, c’est ce que l’on sait,
La douleur n’est pas partageuse.
Elle est notre savoir secret,
Notre silence, quoi qu’on fasse;
Si nos cris remplissaient l’espace,
Personne encore ne saurait;
La douleur, c’est le point de rage
Où le sort le plus redouté
Vient défier notre courage
La douleur, c’est la volonté,
La volonté des coeurs sans bornes,
Bondissants comme des taureaux,
Qui, le front dur, le regard morne,
L’épée ancrée entre les cornes,
Sont étonnés de souffrir trop !
- Ô volonté simple et féroce,
Que tout méprise et veut dompter,
Toi qui connais la gloire atroce
De ne pouvoir pas accepter,
C’est toi l’horreur et la noblesse
Du désir qui, triste, assagi,
Ne saigne plus quand tout le blesse,
Et qui se tait quand il rugit !
Poème de l’amour
Poèmes de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
Citations de Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
La poésie n'a pas d'autre but qu'elle même.
[ Charles Baudelaire ]