Les Grenouilles qui demandent un Roi – Jean de La Fontaine 3


Les grenouilles se lassant
De l’état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :

Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S’alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau.
Or c’était un soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s’aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant ;
Une autre la suivit, une autre en fit autant :
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.

Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
" Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. "
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir ;
Et grenouilles de se plaindre,
Et Jupin de leur dire : " Eh quoi ? votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire. "

Les Grenouilles qui demandent un Roi
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



3 thoughts on “Les Grenouilles qui demandent un Roi – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 8:29

    Les grenouilles qui erraient en liberté dans leurs marais, à grands cris demandèrent à Jupiter un roi capable de réprimer le dérèglement de leurs moeurs. Le père des Dieux se mit à rire et leur donna un soliveau qui, lancé soudain dans les marais, par le choc et par le bruit épouvanta la gent peureuse. Mais, comme il restait longtemps sans bouger enfoncé dans la vase, par hasard, une grenouille avança sans bruit, la tête hors de l'étang, examine le roi et invite les autres à sortir. Celles-ci, laissant là toute crainte, à l'envie approchent en nageant et violemment saute sur le bois. Après l'avoir souillé de toutes sortes d'outrages, elles envoyèrent demander à Jupiter un autre roi, disant que celui qu'on leur avait donné n'était bon à rien. Alors il leur envoya un serpent d'eau qui, d'une dent cruelle, se mit à les prendre une à une. En vain chacune sans se défendre cherche à échapper, la crainte étouffe leurs voix. Alors, secrètement, elles chargent Mercure de demander à Jupiter de leur venir en aide dans leur malheur. Le dieu répondit:
    – Puisque vous n'avez pas voulu supporter votre bonheur, résignez-vous à votre mal.

    De même vous, citoyens, dit Esope, endurez votre mal présent de peur d'un pire.(Phèdre).

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:46

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (1) De l'état Démocratique. Celui ou le peuple gouverne; le même dont Corneille a dit :
    Le pire des Etats est l'Etat populaire.
    (2) Dans les jones , dans les roseaux, etc. Ailleurs on appellerait cette comparaison batologie; ici tout fait image : il n'y a pas jusqu'à l'harmonie imitative de ces vers qui ne fasse en quelque sorte entendre à l'oreille du lecteur le bruit de la fuite précipitée du peuple aquatique.
    (3) Elle approcha, mais en tremblant.
    Une autre la suivit, une autre en fit autant, etc. La poésie, a dit un ancien, est une peinture parlante; et la peinture, une poésie muette. ( Plutarque, de la manière de lire les Poètes. ) La Fontaine va beaucoup plus loin. La peinture donne la vie, elle ne donne pas le mouvement : elle crée, elle anime ; mais il faut encore sappléer à son action ; elle ne rend point la progression des faits. Sous le burin de l'artiste, les Grenouilles se sont avancées, ou bien vont s'avancer : ici elles avancent, elles sont en marche.
    (4) Et se tient toujours coi, tranquille. On en a-fait un adjectif. Le silence coy, a dit Ph. Desportes. Et Rabelais : « ne peut l'homme recevoir divinité, sinon que la partie qui en luy plus est divine, soit coye, tranquille ». ( T. III. p. 70. )
    (5) Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue. Ovide fait représenter à Minerve l'histoire de Pygas, roi des Pygmiées, que Junon, pour le punir de sa présomption, changea en Grue, afin qu'elle fit elle-même une guerre impitoyable à son peuple. Les Dieux de la mythologie n'étoient pas les meilleures gens du monde. Il est très-simple de désirer un autre roi qu'un Soliveau , et très-naturel de n'aimer pas une Grue qui vous croque.

  3. Reply cochonfucius Oct 24, 2013 3:28

    Les grenouilles en eurent marre
    D'habiter un monde sans Dieu.
    Elles firent du tintamarre
    Au voisinage d'un saint lieu ;
    Le prêtre dit : Je vous baptise,
    Mais ce sera par immersion.
    Voyez le beau feu qu'il attise !

    Ainsi eut lieu la conversion
    Des batraciens en friandise
    Pour régaler l'homme d’Église ;
    Car nul ne prie impunément
    Un Dieu dont le prêtre est gourmand.

Leave a Reply