Le Loup et l’Agneau – Jean de La Fontaine 2


La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Le Loup et l’Agneau
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “Le Loup et l’Agneau – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 7:56

    Au même ruisseau étaient venus le loup et l'agneau, pressés par la soif. Le loup se tenait en-dessus et l'agneau beaucoup plus bas. Alors, poussé par son insatiable voracité, le brigand prit un prétexte pour lui chercher querelle.
    – Pourquoi, dit-il, as-tu troublé l'eau pendant que je buvais ?
    L'agneau tremblant, lui répondit:
    – Comment pourrais-je, dis-moi, faire ce dont tu te plains, ô loup ? C'est de toi que descend vers mes lèvres l'eau que je bois.
    L'autre, vaincu par la force de la vérité:
    – Il y a six mois, dit-il, tu as médit de moi.
    L'agneau reprit:
    – Moi ? Je n'étais pas né !
    – Eh bien, c'est ton père, dit le loup, qui a médit de moi.
    Et là-dessus, il le saisit, le déchire, lui inflige une mort injuste.

    Cette fable est écrite contre ceux qui, sous des prétextes inventés, accablent des innocents. (Phèdre)

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:11

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    Cette fable est une véritable tragédie… Tout y est clair et bien marqué. Le lieu de la scène, c'est le bord d'un ruisseau. Les deux Acteurs, c'est le Loup et l'Agneau; leur caractère la violence et l'innocence ; l'action c'est le démêle de l'un avec l'autre ; le nœud qui tient lecteur en suspend, est de savoir comment se terminera la querelle. Le dénouement, c'est la mort de l'innocent, d'où sort la morale que le plus foible est souvent opprimé par le plus fort. L'abbé Batteux , Principes de Littérature. T. II. pag. 46.
    (1) La raison du plus fort est toujours la meilleure. On sent bien que cette proposition n'est avancée ici qu'ironiquement: c'est là la morale du despote et de l'oppresseur, celle qui a fait les tyrans et les victimes. On a dit de même :
    Le parti qui triomphe est toujours le plus juste.
    (2) Un Agneau se désaléroit, etc. Dans Phèdre, c'est la soif qui amène l'Agneau et le Loup sur les bords du même ruisseau ; ici c'est quelque chose de plus que les ardeurs de la soif, qui travaille ce dernier.; c'est la faim, c'est le plus furieux de tous les besoins, qui se mêle en lui au désir de trouver aventure. Quels stimulans pour la voracité du cruel animal ! Comme ces accessoires divers contrastent avec le caractère du tranquille et innocent Agneau ! Il étoit là quand son terrible ennemi est survenu : ce n'est pas lui qui cherchoit l'aventure. Nulle passion ne l'agite. Il buvoit au courant de cette onde , pure comme tous ses goûts ; ce n'est pas lui qui est étranger dans ces lieux, ils font son habitation ordinaire ; c'est le Loup qui ne s'y trouve qu'après que la faim l'a chassé de ses bois et de ses repaires.
    (3) Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
    Tu seras châtié de ta témérité. La sentence suit immédiatement l'accusation. Où est la preuve ? Où est la défense ? N'y a-t-il donc plus, de droit pour l'accusé ? On croit entendre le protocole de nos Tribunaux révolutionnaires : atteint, convaincu et de suite exécuté. Encore ici du moins y a-t-il une ombre de procédure : l'Agneau peut répondre ; on voit un dialogue entre la victime et le juge-bourreau; il n'est pas mis sur-le-champ hors des débats.
    (4) Sire, répond l'Agneau, que votre majesté, etc. Peut-on em ployée des expressions plus soumises? Peut-on être coupable, avec tant de respect pour une autorité même usurpatrice ? Le pauvre animal est timide au point de n'oser pas même adresser directe ment la parole à son ennemi.
    (5) Que je me vas désaltérant. Observe! que l'Agneau ne doit pas séjourner long-temps auprès de cette eau; quel tort peut-il donc faire au Loup? Il va , non pas boire à longs traits , non savourer l'eau, pas même étancher sa soif, mais simplement se désaltérer.
    (6) Plus de vingt pas au-dessous. Quel fondement peut donc avoir la plainte de l'accusateur ? Eh ! c'est bien plutôt lui qui trouble cette eau qui descend et ne remonte point.

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