Le Corbeau voulant imiter l’Aigle – Jean de La Fontaine 2


L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un corbeau, témoin de l’affaire,
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l’heure autant faire.

Il tourne à l’entour du troupeau,
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai mouton de sacrifice :
On l’avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux :

" Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture. "
Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.
La moutonnière créature

Pesait plus qu’un fromage, outre que sa toison
Était d’une épaisseur extrême,
Et mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle empêtra si bien les serres du corbeau,
Que le pauvre animal ne put faire retraite.

Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau,
Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.

Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

L’exemple est un dangereux leurre :

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
Où la guêpe a passé le moucheron demeure.

Le Corbeau voulant imiter l’Aigle
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “Le Corbeau voulant imiter l’Aigle – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 8:16

    Un aigle, s'abattant sur un rocher élevé, enleva un agneau. Un choucas qui l'avait vu, par jalousie, voulut l'imiter. Il se précipita violemment sur un bélier. Mais ses ongles s'étant embarrassés dans la toison de la bête, le choucas, malgré ses battements d'ailes, ne pouvait se dépêtrer. Le berger, devinant ce qui s'était passé, s'empara de l'oiseau. Il lui coupa le bout de ses grandes plumes, et, le soir venu, le rapporta chez lui, à ses enfants. Ceux-ci, lui demandant quel était cet oiseau :
    – A ce que je sais, dit-il, c'est un choucas; à ce qu'il croit, c'est un aigle. Celui qui se mesure avec les puissants, non seulement n'aboutit à rien, mais en plus de l'insuccès, il est la moquerie et la risée de tous. (Esope).

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 9:26

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    Dans l'île de Feroé, le Corbeau est de tous les oiseaux de proie le plus redoutable aux Brebis. On lui fait la chasse; et il est d'usage qu'a certain jour de l'année, chaque habitant apporte à la cour de justice un bec de Corbeau. Ces oiseaux se jettent impitoyablement sur les petite Agneaux, et leur crèvent les yeux pour les empêcher de se sauver. Souvent ils les ont mangés avant que les paysans soient arrivés au secours.
    La Fontaine, qui doit à l'apologue grec le sujet de sa fable, a substitué le Corbeau au Geai, oiseau qui n'est point Carnivore, ou du moins ne s'attache point à de forts animaux, et n'est point de taille à paroître lutter contre un Aigle.
    (1) L'oiseau de Jupiter. L'Aigle élevé à cet honneur pour avoir transporté dans le ciel Ganimède, beau jeune homme aimé de Jupiter. C'est lui qui porte la foudre du maître des Dieux : et voilà celui dont un Corbeau veut être le rival !
    (2) Il tourne à l'entour du troupeau, etc. Peinture exquise dont la nature et la société offrent souvent les modèles. Avant de commencer leur attaque, l'oiseau de proie et le voleur privé emploient cette manœuvre dont la représentation se termine ici très agréablement, d'abord par cette expression : gaillard Corbeau ; il se croit maître de sa proie, ce qui le rend plus gai ; ensuite par celle-ci : en le couvant des yeux. Avant de tenir son mouton dans ses serres , il le fixe, il le pénètre et le savoure en le couvrant de ses avides regards ; enfin par ce monologue où la galle le dispute au naturel : Je ne sais qui fut ta nourrice, etc.
    (3) On l'avoit réservé pour la bouche des Dieux. Dans le système mythologique des anciens, les Dieux se nourissoient non seulement de nectar et d'ambroisie, mais de la vapeur, mais de la graisse et du sang des victimes offertes sut leurs autels. Cbampfort voit dans cette expression un trait de satyre. Je doute que le bon La Fontaine y entendît malice.
    (4) Sur l'animal bêlant. La lente harmonie de ce vers rend bien la démarche lourde du foible ennemi.
    (5) Pesoit plus qu'un fromage. Allusion fine à ce fromage que tenoit en son bec le Corbeau si bien attrapé par le Renard du premier livre : c'étoit peut-être le même. Ainsi des souvenirs amers viennent insulter au malheur et aggraver le châtiment. Il y a toujours dans le passé quelque histoire à mettre sur le dos du patient. La malignité sourit à ces réminiscences. On ne voit point sans plaisir cette tradition de faits qui, en liant les anecdotes passées à l'anecdote présente, répand un certain ensemble sur le recueil des apologues. C'est un nouveau chapitre ajouté à la vie d'un personnage déjà connu. M. Lessing, célèbre fabuliste allemand, a bien saisi cette idée, en achevant l'histoire du Corbeau, à qui il fait prendre sa revanche.
    (6) La barbe de Polyphême. Géant monstrueux, cyclope à barbe longue, épaisse, hérissée, chanté par Homère, et sur-tout par Théocrite, dans sa onzième idylle.
    (7) Bien et beau. Expression familière, encore très-commune dans les modernes , sur-tout dans M. l'abbé Aubert.
    (8) Il faut se mesurer. Ne pas aller au-delà de sa mesure, de sa portée.
    (9) Mal prend aux volereaux Comme on dit friponneaux , diminutif de fripons.
    (10) Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure. La Fou-taine, plein de la lecture des Orientaux, en a dû nécessairement prendre le style. Les livres de Salomon, les recueils des fables arabes et indiennes sont pleins de ces traits vifs et rapides auxquels il ne manque qu'une action pour en faire des apologues. Plusieurs des vers de cette fable sont devenus proverbes. Gâcon, ou le Poète sans fard, a dérobé celui-ci à La Fontaine.
    Le Moucheron est pris où la Guêpe a passé.
    ( Satyre XXII.p 88.)

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