La Besace – Jean de La Fontaine 2


Jupiter dit un jour : " Que tout ce qui respire
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur ;

Je mettrai remède à la chose.
Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause.
Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous satisfait ? – Moi ? dit-il ; pourquoi non ?

N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché ;
Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché :
Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. "
L’ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.

Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;
Glosa sur l’éléphant, dit qu’on pourrait encor
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
Que c’était une masse informe et sans beauté.
L’éléphant étant écouté,

Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :
Il jugea qu’à son appétit
Dame baleine était trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin les renvoya s’étant censurés tous,

Du reste, contents d’eux. Mais parmi les plus fous
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.

La Besace
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “La Besace – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 7:42

    Jupiter nous a chargés de deux besaces. Celle qui est pleine de nos propres défauts, il l'a mise derrière notre dos. Il a suspendu devant nous celle qui est lourde des vices d'autrui. Voilà pourquoi nous ne saurions voir nos défauts; mais à la première faute des autres, comme nous les censurons !!!
    (Phèdre: Les vices des hommes)

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:07

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    (1) L'expression simple, la mesure lente, le rithme harmonieux de ces premiers vers, rendent le début noble et tel qu'il convenoit à la majesté du plus puissant des Dieux, du fabricateur sou verain.
    (2) Et pour cause. Un fabuliste anglois, M. Merrick, a expli qué cette cause par une fable ou allégorie, dans le style des Métamorphoses d'Ovide. a Jupiter avoit changé en Singes une race d'hommes indignes de ce nom ; touchés de repentir, les cou pables prièrent le dieu de leur rendre les traits de l'homme et l'usage de leur raison; Jupiter ne voulut leur accorder qu'une partie de leur prière ; il leur refusa la raison , mais leur donna le premier rang après l'homme.» On sait que J. J. Rousseau hésite de prononcer si l'Orang-Outang n'est pas un homme.
    (3) Cette scène est animée par une gaîté de style également éloignée de la recherche et de la satyre. Que d'esprit dans ces rapprochemens dame Baleine, dame Fourmi? Ne diroit-on pas que ce sont des animaux de même espèce ; mais il est si facile à l'orgueil de franchir l'intervalle !
    (4) Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous. Un de ces Vers en quelque sorte d'inspiration, que l'éclat de l'opposition dans les mots qu'ils présentent, et mieux encore,1a force du sens, gravent à jamais dans la mémoire.
    (5) On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain, Voilà encore de ces vers qui ont mérité de devenir proverbes.
    (6) Ant, Vitallis, après avoir donné pour épigraphe à sa jolie fable de la Vipère et du Scorpion, ce vers de La Fontaine :
    On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain ,
    termine par ces vers, où l'on retrouve jusqu'aux expressions de notre fabulistes
    Pauvres besaciers que nous sommes , N'avons-nous pas chacun notre poison ?
    ( Liv. IV. fable 5 ). .
    Cet excellent apologue a fait le tour du globe. Le germe s'en trouve bien dans Esope et dans Phèdre; La Fontaine doit au premier l'idée principale, et la moralité à l'autre. C'est à lui qu'ap partient le Commentaire si philosophique où le jeu de l'amour-propre est développé avec tant de sagacité. Avien ne lui a fourni que la scène du Singe. M. Aubert a emprunté de notre poète l'esprit et quelques détails de sa jolie fable le Bouc , l'Ane, le Renard et le Taureau ;
    Le Bouc vanta sa barbe, et l' Ane ses oreilles ; Au dire de chacun il s'en falloit beaucoup Que l'autre eût sur lui l'avantage.
    Le Renard à son tour :
    Regardez cette queue, et dites , je vous prie, etc. D'où il conclut :
    Tout homme met autrui fort au-dessous de soi. Peut-être est-ce cette même fable qui a produit l'idée ,du bel apologue de M. Gellert, le Pays des Boiteux, raconté , en vers français par Rivery et par Richaud Martelli.

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