Les Deux Taureaux et une Grenouille – Jean de La Fontaine 1


Deux taureaux combattaient à qui posséderait
Une génisse avec l’empire.
Une grenouille en soupirait.
" Qu’avez-vous ? " se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple croassant.
" Et ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?

Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
Du combat qu’a causé Madame la génisse. "

Cette crainte était de bon sens.
L’un des taureaux en leur demeure
S’alla cacher à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure.

Hélas ! on voit que de tout temps

Les petits ont pâti des sottises des grands.

Les Deux Taureaux et une Grenouille
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



One comment on “Les Deux Taureaux et une Grenouille – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:40

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    (1) Avec l'empire , du troupeau ou de la prairie. Ce beau choix d'expressions, les peintures qui suivent, offrent ici encore un exemple du naturel avec lequel La Fontaine passe du style le plus simple au ton de la haute poésie. Avec quelle grâce vous l'allez voir bientôt revenir au style familier !
    (2) Viendra dans nos marais régner sur les roseaux. Quel empire ! Mais il en faut un à l'orgueilleuse ambition de l'animal. C'est Denys qui, chassé de Syracuse, vient régner à Corinthe dans une école.
    (3) Du combat qu'a causé madame la Génisse. Madame , expression ironiquement respectueuse. C'est bien là le ton des petites gens quand ils se lâchent sur le compte des grands. C'est le
    Pascitur in magnâ sylvâ formosa juvenca. .
    (Virgile , Géorg. L. III. vers 219. )
    (4) Les petits ont pâti des sottises des grands. Pensée d'Horace : Quidquid délirant reges plectuntur Achivi.
    Ce ne sont point là- les seules imitations que cette fable ait empruntées à la poésie latine; l'auteur en la composant, avoit sans doute sons les yeux, ces beaux vers de Virgile, dans sa description du combat des Taureaux :
    Victus abit, longèque ignotis exulat oris :
    Multa gemens ignominiam plagasque superbi
    Victoris, tum quos amisit innltus a mores.
    ( Géorg. L.III.vers 225, etc. ).

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