L’Ivrogne et sa Femme – Jean de La Fontaine 2


Chacun a son défaut, où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie.
Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit, et sa bourse :
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
Là les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. A son réveil il trouve
L’attirail de la mort à l’entour de son corps,
Un luminaire, un drap des morts.
" Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle
veuve ? "
Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L’époux alors ne doute en aucune manière
Qu’il ne soit citoyen d’enfer.
" Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
– La cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
A ceux qu’enclôt la tombe noire. "
Le mari repart, sans songer :
" Tu ne leur portes point à boire ? "

L’Ivrogne et sa Femme
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “L’Ivrogne et sa Femme – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 16, 2009 11:04

    Une femme avait un ivrogne pour mari. Voulant le délivrer de ce vice, elle imagina la ruse que voici.

    Quand elle le vit alourdi par l'excès de boisson et insensible comme un mort, elle le prit sur ses épaules, l'emporta et le déposa au cimetière, puis elle repartit. Quand elle pensa qu'il avait repris ses sens, elle revint au cimetière et heurta à la porte. L'ivrogne dit:
    – Qui frappe ?
    La femme répondit:
    – C'est moi, celui qui porte à manger aux morts.
    Et l'autre:
    – Ce n'est pas à manger, l'ami, mais à boire qu'il faut m'apporter. Tu me fais de la peine en parlant de nourriture au lieu de boisson.
    Et la femme, se frappant la poitrine:
    – Hélas, malheureuse, dit-elle, ma ruse n'a servi de rien. Car toi, mon mari, non seulement tu n'en es pas amandé, mais tu es devenu pire encore, puisque ta maladie est tournée en habitude.

    Cette fable montre qu'il ne faut pas s'attarder aux mauvaises actions, car même sans le vouloir, l'homme est la proie de l'habitude.

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 7:50

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.
    Cette fiction trouveroit mieux sa place parmi les contes de La Monnoie ou les épigrammes de J. B. Rousseau, que dans un recueil d'apologues, genre auquel la fiction n'appartient, à proprement parler, qu'autant qu'elle a des animaux pour acteurs. Au reste, l'anecdote est vraie : elle eut lieu en 155o. Le personnage étoit un Avocat, ainsi mistifié par sa femme. On peut la lire dans les Diverses Leçons de Louis Guyon. (T. I. L. II. ch. 15. )
    (1) A son réveil il treuve,pour il trouve. Vieux mot qui se rencontre fréquemment dans les anciens auteurs : Ne permets point que de mort fasse épreuve, Et que plus que toi pytoiable la treuve. ( Louise Labbe, Elégie III. pag. 118. ) et dans La Fontaine lui-même. (Voyez la fable du Testament expliqué par Esope, L.II. fab. 20.)
    (2) Chaudeau, ou potage. Vieux mot qui tient à la même racine que le mot chaudière, chaud-eau (aqua calida); comme celui de bouillon vient de eau bouillante.
    (3) La célerière du royaume de Satan. Célerier ou cellerier, celui qui, dans les maisons religieuses, a l'office d' approvisionner le couvent.

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