Le Rat des villes et le Rat des champs – Jean de La Fontaine 2


Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D’une façon fort civile
A des reliefs d’ortolans.

Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête :

Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu’un troubla la fête
Pendant qu’ils étaient en train.
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :

Le rat de ville détale ;
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :

" Achevons tout notre rôt.
– C’est assez, dit le rustique ;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n’est pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;

Mais rien ne vient m’interrompre :
Je mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre !

Le Rat des villes et le Rat des champs
Poèmes de Jean de La Fontaine

Citations de Jean de La Fontaine



2 thoughts on “Le Rat des villes et le Rat des champs – Jean de La Fontaine

  1. Reply dicocitations Oct 5, 2009 7:55

    La Fontaine n'a pu s'inspirer directement d'Esope pour cette fable puisque les deux versions existantes n'étaient pas publiées à son époque.

    Le rat des champs et le rat de ville d'Esope n'était connu au XVIIème qu'à travers Aphthonius ou l'anonyme de Nevelet et par son interprétation par Horace (Satires, IL.I-F.6)

  2. Reply dicocitations Oct 17, 2009 8:10

    Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine… – 1803.

    (1) Autrefois le Rat de ville
    Invita , etc. Dans Horace, c'est le Rat des champs qui invite le Rat de ville. La Fontaine me paroît avoir mieux saisi les con venances , en donnant au citadin l'initiative de la politesse ; au reste, cette légère différence ne fait rien à la conduite de la fable, ni à la morale du dénouement.
    (2) Sur un tapis de Turquie. Ce seul mot suffit à La Fontaine pour donner l'idée la plus étendue de l'appartement où le sybarite a reçu son convive, comme dans le vers précédent il avoit su exprimer la magnificence du festin par ces reliefs d'ortolans,
    morceaux faits pour la table des Rois.
    (3) Je laisse à penser la vie
    Que firent ces deux amis. Horace fait de son Rat un épicurien qui disserte longuement sur la nature du plaisir et du bonheur. I La Fontaine se contente de donner aux deux hôtes un grand appétit. Il a vu que dans l'apologue la philosophie ne tenoit point école, et n'avoit droit de se montrer que sous le masque et en passant. La fable d'Horace est un chef-d'œuvre sans doute ; celle de La Fontaine n'en est pas moins supérieure , et l'on peut ap pliquer à celle-ci le vers du Lyrique latin : O mat ré pulchrd filia pulchrior !
    (4) Fi du plaisir. Cette expression ne paroîtroit triviale qu'à ceux qui perdroient de vue les acteurs de cette jolie scène.

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